Archives de catégorie : Séminaire

Séance 12 — Avant-gardes decoloniales, programmes d’émancipations culturels afro-arabes — Vendredi 26 juin 2026

Ted Joans, Sans titre (Autoportrait avec Ahmed Yacoubi), 1962, huile sur toile, collection particulière, © Courtesy the estate of Ted Joans and Zurcher Gallery, New York Paris
Aymen Tahin, doctorant, École doctorale de philosophie de la Sorbonne et au laboratoire HiPhiMo (Centre d’histoire des philosophies modernes de la Sorbonne)

À partir des années 1950 les artistes arabes prennent conscience que l’indépendance politique ne signifie pas la décolonisation effective des sociétés et des subjectivités. Deux problèmes émergent alors comme structurants: d’une part, l’héritage culturel, altéré, folklorisé et réduit par les impérialismes et colonialismes, voit sa valeur définie selon des épistémès occidentales, c’est le problème de l’héritage. D’autre part, cette altération affecte la capacité des sujets arabes à produire leurs propres normes et standards esthétiques, à se subjectiver suivant un goût propre, c’est le problème du goût. Ces deux problèmes, indissociables, constituent le nœud des démarches artistiques et discursives qui préoccupent les modernités arabes. Nous pouvons nommer ce jeu de problèmes et solutions, à la suite de Laâbi s’appuyant sur Fanon, réhabilitation. Ce terme renvoie à une grammaire spécifique, une “terminologie de la décolonisation”, qui, loin de se limiter à la sphère plastique, implique des opérations de réparation des historicités, de redéfinition des corpus culturels, de revalorisation des standards de goût, et de reconquête des subjectivités collectives. Il s’agit en dernière instance d’une refonte épistémologique de la culture et de la sensibilité arabe. En ce sens, la réhabilitation constitue un champ sémantique – à travers des concepts comme la culture nationale, la “personnalité” arabe ou encore la révolution culturelle – qui permet de penser une contre-cartographie des projets modernistes immanente aux mondes arabes, déliée de la dépendance à l’égard de l’occident.

Toutefois, cette géographie ne se limite pas à l’espace arabe. Le discours réhabilitatif s’inscrit dans un continuum de pensée et de lutte plus vaste. De la sémantique fanonienne présente dans les travaux de l’École de Casablanca ou du groupe Aouchem, à la grammaire anti-impérialiste mobilisée par Saloua Raouda Choucair ou Jawad Salim, les démarches artistiques arabes trouvent un ancrage dans un même programme de révolution culturel. Ce dernier se rapporte aux pensées de figures révolutionnaires tricontinentaliste comme celles de Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Soekarno ou Amilcar Cabral, contemporains des modernités arabes. La réhabilitation alors sert d’opérateur critique tout en situant les artistes arabes à deux niveaux géographiques complémentaires: elle permet à la fois de penser l’émergence d’un espace esthétique arabe autonome et de relier cet espace à un projet mondial de résistance culturelle propre aux Suds globaux et aux luttes anti-impérialistes. 

Nous chercherons alors à montrer que cette “terminologie de la décolonisation” constitue en soi l’occasion d’une contre-géographie qui pose à l’échelle arabe le discours réhabilitatif comme texte où l’artiste arabe peut penser une spatialisation arabe autonome culturellement. A une échelle plus globalisée, le champ sémantique et la démarche réhabilitative investie par les artistes les ancre dans une cartographie tricontinentaliste et panafricaine qui converge dans une philosophie globale de la libération culturelle qui vise à poser les conditions d’un nouveau sujet esthétique décolonisé.

Aymen Tahin mène une thèse, intitulée “Esthétique et histoire de l’art décoloniale au Maroc”, qui propose une relecture critique des cadres épistémologiques à partir desquels l’histoire artistique marocaine moderne et contemporaine a été construite, afin d’en décoloniser les fondements. Il s’agit d’élaborer de nouveaux concepts, critères, catégories, chronologies et outils interprétatifs qui permettent d’accéder aux œuvres en dehors des médiations conceptuelles occidentalocentrées. Son travail s’étend également à l’étude des modernités artistiques arabes, dans le but de penser un cadre théorique capable de rendre compte de leur singularité et de leurs spécificités, en les délivrant des lectures fondées sur une supposée dépendance vis-à-vis des modernités occidentales.

Infos pratiques (English text below)

Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera cette année en mode hybride.

  • Horaires : 15:00-17:00
  • Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
  • Visioconférence : Zoom

Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com

Practical info

The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.

  • Schedule: 3 to 5pm
  • Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
  • Videoconference: Zoom

For more information, please contact us at the following address: arvimm.groupe(at)gmail.com

Programme du séminaire de l’ARVIMM “Arts visuels du Maghreb et du Moyen-Orient (XIXe-XXIe siècle)” 2025-2026

Responsables / Organizers

Zouina Ait Slimani, Joan Grandjean, Lydia Haddag, Alain Messaoudi, Silvia Naef, Claudia Polledri, Marie Tuffery, Perin Emel Yavuz

Infos pratiques (English text below)

Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera en mode hybride.

  • Périodicité : 1er et 3e vendredi du mois, du 14 novembre 2025 au 26 juin 2026
  • Horaires : 15:00-17:00
  • Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
  • Visioconférence : Zoom

Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com

Practical info

The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.

  • Frequency: 1st and 3rd Friday of the month, from November 14, 2025 to June 26, 2026
  • Schedule: 3 to 5pm
  • Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
  • Videoconference: Zoom

For more information, please contact us at the following address: arvimm.groupe(at)gmail.com

Présentation / Abstract

(English below)

Contre-cartographies du pouvoir : réseaux artistiques et résistances au Maghreb, au Moyen-Orient et dans les réseaux transnationaux

Si la cartographie a historiquement servi d’outil de domination territoriale, la contre-cartographie constitue un langage de résistance qui rend visibles les revendications de communautés marginalisées. Dans des contextes autoritaires marqués par la censure et la répression, des réseaux d’associations, de collectifs et de centres d’artistes développent des espaces de création et de réflexion critique en marge des institutions officielles. Comment ces organisations redessinent-elles les territoires du pouvoir culturel et politique ? Quels récits alternatifs proposent-elles face aux récits institutionnels dominants ? Comment les pratiques artistiques articulent-elles esthétique et engagement politique, et quel rôle joue le numérique dans la reconfiguration des espaces de visibilité ? En croisant les voix d’artistes, d’associations et de chercheur·euses, ce séminaire vise à identifier et cartographier ces réseaux de résistance, à documenter les contraintes du terrain (cadres juridiques, censure, répression), et à comprendre la manière dont ces pratiques transforment les imaginaires collectifs. Une approche comparative à l’échelle régionale et une perspective historique permettront de faire émerger les spécificités locales tout en identifiant les dynamiques communes de résistance et de création face aux formes de pouvoir.

Counter-Cartographies of Power: Artistic Networks and Resistance in the Maghreb, the Middle East, and Transnational Networks

While cartography has historically served as a tool of territorial domination, counter-cartography constitutes a language of resistance that makes visible the claims of marginalized communities. In authoritarian contexts marked by censorship and repression, networks of associations, collectives, and artist-run centers develop spaces for creation and critical reflection outside official institutions. How do these organizations reshape the territories of cultural and political power? What alternative narratives do they propose in response to dominant institutional narratives? How do artistic practices articulate aesthetics and political engagement, and what role does digital technology play in reconfiguring spaces of visibility? By bringing together the voices of artists, associations, and researchers, this seminar aims to identify and map these networks of resistance, to document the constraints of the field (legal frameworks, censorship, repression), and to understand how these practices transform collective imaginaries. A comparative approach at the regional level and a historical perspective will allow local specificities to emerge while identifying common dynamics of resistance and creation in the face of forms of power.

Illustration : Vue de l’exposition : Hoda Afshar, Women, Life, Freedom, MQ Forecourt, Vienne (2022). Avec l’aimable autorisation de l’artiste. Photo : Lorenz Seidler.

Programme

28 novembre 2025

Séance introductive : présentation et discussion de la problématique du thème de l’année

12 décembre 2025

Les militaires ottomans acteurs d’un imaginaire cartographique national. L’héroïsme artistique de Hasan Rıza : peinture et sacrifice à Edirne

Ekin Akalin, doctorante, Nantes Université/Universidad Autónoma de Madrid

À la veille de la « Question d’Orient » , l’Empire ottoman formait un espace pluricontinental régi par des systèmes juridico-sociaux spécifiques (charia, miri, millet) et doté d’une importante diversité linguistique et communautaire. À partir du XVIIIᵉ siècle, l’érosion territoriale et le « sentiment de défaite » (Ginio, 2016) entraînent une transformation profonde de l’État ottoman, pour lequel l’Europe devient un modèle militaire, administratif et culturel. Dans ce contexte, la peinture de paysage – nourrie de références occidentales – constitue un observatoire privilégié de la modernisation visuelle et de la redéfinition du rapport au territoire.

Si l’historiographie a souligné l’apport formel de ces paysages à l’occidentalisation, leur dimension philosophique et territoriale demeure peu explorée, notamment en raison du manque de sources biographiques et critiques . Or, les artistes issus des écoles militaires ottomanes, formés auprès de peintres orientalistes (Séchan, Zonaro, Schrantz), envoyés en Europe ou bénéficiant des collections de Constantinople, jouent un rôle central dans l’élaboration d’une esthétique narrative du territoire. En réinvestissant et transformant le langage orientaliste, correction des incohérences architecturales, redéfinition de motifs récurrents tels que la mosquée, ils développent une forme de « camera ottomana » (Eldem & Çelik, 2015) qui articule appropriation et résistance.

Cette communication s’appuie sur un corpus de 250 œuvres conservées dans les musées nationaux de Turquie ainsi que sur des archives militaires. Elle examine comment la peinture de paysage participe à la construction d’un imaginaire cartographique au service des nationalismes ottoman et turc (1839-1923). La méthodologie mobilise les études visuelles et cartographiques : analyse de la visibilité/invisibilité territoriale, rôle du choix de sites, hiérarchie des objets cartographiques, comparaison entre représentations picturales et documentation topographique. Deux axes guideront la discussion : l’héritage des canons orientalistes dans l’élaboration d’un imaginaire territorial national/nationaliste ; et l’analyse iconographique articulant couleurs, jeu du plein/vide et cinq types d’espaces (centres historiques, quartiers modernes, frontières, espace maritime, pays étrangers).

Deux pauses ponctueront la présentation : une lecture commentée de l’article en turc ottoman “Resm nedir (qu’est-ce que la peinture) ?” de Hüseyin Zekai Pacha (H.1329/1911), et le récit de la mort tragique de Hasan Rıza, tué lors du siège d’Edirne alors qu’il tentait de sauver ses tableaux . L’étude entend ainsi montrer comment les peintres militaires, porteurs d’une mission de défense territoriale, façonnent une narration visuelle oscillant entre affirmation ottomane et émergence du nationalisme turc.

Ekin Akalin est doctorante à Nantes Université et à l’Universidad Autónoma de Madrid, membre associée du Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques, centrasiatique (Cetobac). Après avoir étudié la représentation d’Istanbul dans la peinture murale aux 18e et 19e siècles dans le cadre d’un master sous la direction de Marianne Barrucand (Université de Paris IV), elle travaille sur les artistes issus des écoles militaires ottomanes de Constantinople et le développement d’une esthétique du territoire (1839-1923)» sous la direction d’Alain Messaoudi et de Darina Martykanova. Ekin Akalin a par ailleurs une expérience de curatrice indépendante et de conférencière, et est experte des arts de l’Islam auprès de la Fédération nationale des experts d’art (Fnepsa).

9 janvier 2025

Entre engagement artistique et idéologie d’État – Irak-Syrie, années 1970-1980

Silvia Naef, professeur honoraire, Université de Genève

Après la défaite arabe dans la guerre de juin 1967, de nombreux artistes produisent des œuvres illustrant soit la solidarité avec le peuple palestinien, soit le désarroi créé par cette défaite, ayant remis en cause de nombreuses certitudes qui avaient été portées notamment par l’Égypte nassérienne. Les deux régimes baathistes d’Irak et de Syrie encouragent – quoique séparément – une production artistique qui prendrait position, qui se voudrait engagée et soutiendrait la « cause arabe ». Alors que certains artistes se rangent du côté du gouvernement, d’autres parviennent à exprimer des sensibilités différentes, tout en soutenant parfois les mêmes causes. C’est de cet équilibre fragile et des possibilités d’exprimer des opinions divergentes, pouvant aller jusqu’à la contestation discrète dans des scènes artistiques fortement contrôlées qu’il sera question ici, en revenant sur l’œuvre de quelques artistes et sur le contexte dans leurs pays respectifs.

Silvia Naef a été professeure adjointe (2000-2006), puis professeure ordinaire (2006-2024) à l’Unité d’arabe de l’Université de Genève, avant d’être nommée professeure honoraire suite à sa retraite en août 2024. Elle est également chercheure associée au CERDAP (Centre d’Études et de Recherche sur la Diplomatie, l’Administration Publique et le Politique), Université de Grenoble Alpes, depuis novembre 2024 et chargée de cours à l’Université de Bâle. Après avoir obtenu son titre de docteure en 1993 à l’Université de Genève, elle a été chercheure postdoctorale dans les universités de Tübingen et Fribourg-en-Brisgau, puis chargée de cours à l’Université de Bâle (1996 à 2000). Elle a effectué de nombreux séjours académiques à l’étranger, comme professeure invitée à l’Université de Toronto (2007-09), à Sassari (2012), à l’ENS Paris (2016), à l’Université St. Joseph à Beyrouth (2016, 2023, 2024), la Sorbonne Abou Dhabi (2025) et comme chercheure (Princeton, Göttingen). Elle a dirigé un projet Sinergia du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique, de 2013 à 2017 (Other Modernities : Patrimony and Visual Practices Outside the West). Elle est membre fondateur de Manazir, Platform for the Study of Visual Arts, Architecture and Heritage in the MENA Region. Elle travaille actuellement à un ouvrage sur les dons des pays du Nord de l’Afrique et de l’Asie de l’Ouest aux organisations internationales. Son ouvrage A la recherche d’une modernité arabe (1996, arabe 2008) doit paraître dans une version française révisée et une traduction anglaise en 2026.

23 janvier 2026

Rencontres d’artistes et visite d’exposition à la Cité internationale des arts

Exceptionnellement, la séance aura lieu uniquement en présentiel et commencera à 14h au sein de la Cité internationale des arts

La prochaine séance du séminaire ARVIMM se déroulera autour de trois temps forts : une rencontre avec deux artistes dans leurs ateliers respectifs, suivie d’un échange avec l’équipe en charge de la programmation de la Cité, avant de conclure par une visite de l’exposition « Paris des Vi(ll)es | Intimités publiques » qui interroge les représentations urbaines de Paris au sein d’un dispositif collectif par des artistes d’origines et de pratiques multiples.

Vous trouverez plus d’informations sur le site de la Cité internationale des arts

La qualité des échanges lors des visites d’ateliers nécessite de privilégier une jauge de 30 personnes maximum. C’est pourquoi nous procéderons par inscription afin de garantir à chacun·e de pouvoir observer les œuvres dans de bonnes conditions, poser ses questions et bénéficier d’une attention personnalisée de la part des artistes.

Pour vous inscrire et définir ensemble le format définitif du groupe, merci de réserver en cliquant sur ce lien. Les places étant limitées, nous vous encourageons à vous manifester rapidement avant le 20 janvier 2026. Le rdv se fera au site du Marais, 18, rue de l’Hôtel de Ville, 75004 Paris.

27 février 2026 

L’orchidée souterraine. In Vitro et les paradoxes d’une utopie écologique palestinienne

Joan Grandjean, ATER en histoire de l’art, département Arts plastiques, Université Rennes 2

Cette intervention montrera et analysera des extraits du film In Vitro (2019) de Larissa Sansour et Søren Lind comme une manifestation paradigmatique de la science-fiction palestinienne contemporaine. Présenté à la Biennale de Venise sous forme d’installation multimédia, ce court-métrage dystopique explore les modalités de reconstruction écologique et mémorielle dans une Palestine post-catastrophe. Le film met en scène deux femmes tentant de reconstituer artificiellement l’écosystème palestinien disparu depuis un bunker souterrain, interrogeant ainsi les possibilités de résilience face au traumatisme transgénérationnel. Durant cette séance, nous nous intéresserons à la façon dont In Vitro articule la question de la survivance mémorielle avec celle de la régénération écologique dans un contexte de résistance anticoloniale en creux, proposant une utopie écologique où lutte environnementale et décolonisation s’entremêlent. L’analyse révèle que la science-fiction permet à Sansour et Lind de dépasser les représentations nostalgiques classiques de l’art palestinien pour imaginer des voies alternatives de reconstruction, faisant du laboratoire souterrain un espace symbolique de résistance et de renaissance. En inscrivant l’éco-anxiété dans une perspective décoloniale, In Vitro ouvre des horizons utopiques où la réparation écologique devient indissociable de l’émancipation politique.

Joan Grandjean est enseignant-chercheur, attaché temporaire pour l’enseignement et la recherche (ATER) en histoire de l’art contemporain au département d’arts plastiques de l’université Rennes 2, rattaché au PTAC (EA 7472 – Pratiques et Théories de l’Art Contemporain). Ses recherches portent sur l’intersection entre l’art contemporain, la mondialisation et les futurs imaginés. Il a co-dirigé « Photographie et politique », un double numéro de Tumultes, et le catalogue d’exposition Arabofuturs. Science-fiction et nouveaux imaginaires à l’Institut du monde arabe. Impliqué dans plusieurs associations de recherche comme l’ARVIMM, il a également cofondé la plateforme Manazir et fait partie du comité éditorial de Manazir Journal.

20 mars 2026

Attention : séance dans le cadre de la journée d’étude journée d’étude “Résistances et solidarités transnationales avec les artistes et intellectuel·les de Turquie (depuis 1980)” du Cermom, Inalco, 65 rue des Grands Moulins, 75013 – Amphi 5, 9h-18h30, M14 Bibliothèque François Mitterrand. Entrée libre, présentiel

Des contre-espaces de l’art à la prison : Anadolu Kültür et la dissémination des contre-récits en Turquie autoritaire (2002-2022) — 15h20

Perin Emel Yavuz, historienne de l’art, Idem — Institut pour la démocratie

Le cas d’Osman Kavala illustre de manière frappante le paradoxe qui structure la réception occidentale de la dissidence artistique et intellectuelle en Turquie. Bien que Kavala ait été, depuis les années 1990, un pilier discret mais essentiel du soutien à la culture critique via Anadolu Kültür, sa figure n’est véritablement entrée dans la conscience internationale qu’à la suite de son incarcération en 2017, consécutive à la répression des manifestations de Gezi. Cette mise en lumière post-répression soulève une question centrale : l’Occident ne s’intéresse-t-il aux acteurs culturels turcs qu’au prisme de leur oppression, plutôt qu’à la substance même de leur résistance ?

Cette communication propose d’analyser le développement de contre-espaces culturels tels que Depo à Istanbul ou le Diyarbakır Arts Center (DSM). Ces initiatives ne se limitent pas à une opposition frontale, mais constituent des réseaux permettant une dissémination de récits historiques et politiques autour des questions arméniennes, kurdes et des minorités. Nous explorerons d’abord comment le choix d’espaces alternatifs, opposés aux institutions officielles, permet de contourner la censure diffuse en créant des zones d’autonomie pour la mémoire citoyenne. Ensuite, nous analyserons le rôle de ces plateformes comme mécanismes relais dans la circulation des idées entre la Turquie et l’Europe, renforçant les solidarités transnationales bien avant la médiatisation de l’affaire Kavala. Enfin, nous interrogerons le « mythe du prisonnier » : ce paradoxe par lequel l’emprisonnement de l’intellectuel persécuté confère une visibilité mondiale et un capital symbolique accru aux causes qu’il a soutenues, repensant ainsi l’efficacité des stratégies de résistance face à un régime autoritaire modernisé.

27 mars 2026

Négocier les territoires de l’innovation dans le champ de la calligraphie arabe. Esthétique, religion et politique. 

Marie Abdalla Tuffery, doctorante, CRAL – EHESS

Inscrite depuis 2020 sur la liste du patrimoine mondial immatériel de l’humanité, la pratique de la calligraphie est façonnée par d’importants enjeux. Le souci de la préservation d’un héritage culturel et artistique ainsi que la forte charge symbolique religieuse et identitaire portée par la calligraphie en font un champ artistique marqué par un certain conservatisme esthétique et idéologique.

Les calligraphes explorant des pratiques calligraphiques non orthodoxes rencontrent généralement de fortes résistances de la part des institutions les plus conservatrices. En particulier, les créations de nouveaux « styles » calligraphiques, tels que ceux inventés par le Syrien Mouneer Shaarani (1952-) ou l’Irakien Wissam Shawkat (1974-), font l’objet de réceptions contrastées. Cette contribution se penchera sur les discours et les parcours d’artistes calligraphes qui tentent de faire évoluer les normes et d’élargir les frontières de la discipline depuis les années 1990. L’analyse des arguments mis en avant pour justifier et promouvoir l’innovation esthétique permet en creux de mieux caractériser les ressorts des résistances institutionnelles, au croisement de dynamiques religieuses et idéologiques, et d’arguments plus pragmatiques. À travers l’étude des discours et des parcours de ces artistes, cette intervention interrogera les liens entre orthodoxie esthétique et conservatisme idéologique d’une part, et tendance à l’innovation formelle et prises de position plus subversives d’autre part.

Marie Abdalla Tuffery est diplômée de SciencesPo Paris et doctorante chargée d’enseignement au sein du Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL) – EHESS. Sous la direction de Rémi Labrusse et Séverine Sofio, elle travaille à une thèse intitulée Le concept de “calligraphie arabe moderne” : entre critique et préservation d’une tradition (des années 1970 à nos jours)

10 avril 2026

Les Cahiers d’avant la chute : “la révolution sera aussi de papier”

Rencontre-discussion entre Tinouche Nazmjou et Claudia Polledri (PhD, Université de Montréal)

La revue  Les cahiers d’avant la chute publiée à l’initiative de la librairie et maison d’édition Utopiran – Naakojaa (« non-où » en persan), créée à Paris en 2012 et dirigée par Tinouche Nazmjou (metteur en scène de théâtre, traducteur, éditeur et libraire), est un exemple fort intéressant de la mobilisation des diasporas iraniennes en relation au soulèvement révolutionnaire Femme, Vie, Liberté débuté en Iran en 2022. Cette revue s’inscrit dans le courant plus large de l’édition iranienne transnationale qui vise la création « d’un nouveau tissage du local et du transnational au sein des textes, ainsi que des pratiques culturelles de la diaspora iranienne » (Nanquette, 2022). À la fois chronique, laboratoire d’idées et collecte de témoignages réunissant les voix d’intellectuels et d’artistes, les cinq numéros publiés entre novembre 2022 et février 2023, dont l’un dédié aux oeuvres du dessinateur et illustrateur dissident iranien Mana Neyestani (né en 1973 à Téhéran), et l’autre collectant les images de « citoyens reporteurs » en Iran, renouvellent les pratiques militantes de la littérature pamphlétaire de la diaspora iranienne, dont les mouvements étudiants des années 1970, notamment aux États-Unis, ont produit plusieurs exemples (Taegue, 2024). Cette rencontre avec Tinouche Nazmjou sera l’occasion de revenir sur le processus de publication des Cahiers, sur la démarche éditoriale ainsi que sur les enjeux qui sous-tendent le projet.

Claudia Polledri est chercheuse à l’Université de Montréal (Laboratoire CinéMédias – CRIalt) et chargée de cours à l’UQAM (Département d’histoire de l’art).

17 avril 2026

Séance des étudiant·e·s

L’art en contexte de conflit et d’exil syriens après 2011 : l’image et la performance comme outils de reconfiguration des récits individuels et d’une mémoire collective
Kenan Khatib, doctorant en arts plastiques, Université Rennes 2 (UR PTAC, EUR CAPS)

Entre survivance et exil, cette thèse de recherche-création s’ouvre sur une réflexion autour de la mémoire d’une ville détruite, sur les manières de la représenter dans un contexte géopolitique et culturel transformé par la guerre, et interroge le rôle de l’art dans la revitalisation de cette mémoire, individuelle et collective. L’artiste exilé·e devient survivant·e, redéfinissant son travail artistique à travers son parcours personnel et la réinvention d’une identité professionnelle, où l’art constitue à la fois un acte de résistance et un défi. Il s’agit, à partir de la communauté artistique syrienne installée à Berlin, Paris et ailleurs, d’analyser le rôle du collectif et du commun, ainsi que la transformation des espaces sociaux du travail artistique dans un environnement instable et conflictuel. Prenant l’espace public comme champ d’exploration, ce projet articule une recherche située et une pratique artistique socialement engagée pour examiner l’art comme outil d’action collaborative, de reconstruction et d’émancipation sociale.

Kenan Khatib est artiste et doctorant en arts plastiques à l’Université Rennes 2 (UR PTAC, EUR CAPS). Né à Damas, Syrie, il vit en France. Sa pratique artistique s’articule autour de la performance, de la vidéo, des installations visuelles et sonores, ainsi que de la danse des derviches tourneurs, à laquelle il a été initié dès l’enfance. Il a progressivement développé un parcours artistique professionnel marqué par des collaborations et des expérimentations au sein de divers ensembles en Syrie et dans plusieurs pays. À travers son projet de recherche-création, il explore la manière dont l’art peut revitaliser la mémoire personnelle et contribuer à la mémoire collective, en interrogeant la place de l’individu et des collectifs dans les contextes de conflit et dans les villes d’exil.

Légitimer la photographie parmi les arts : une histoire de collectifs, entre Kénitra, Dakar et Maputo (1980-2010)
Julia Hancart, doctorante en histoire de l’art, Université Paris Nanterre, HAR

L’entrée de la photographie dans le champ artistique s’est faite de manière progressive et souvent conflictuelle. Depuis son invention au XIXe siècle, elle est longtemps restée tenue à distance du monde de l’art en Europe. Ce n’est qu’à partir des années 1970 qu’elle accède à un statut artistique, à la faveur de processus de légitimation institutionnelle – dont témoigne notamment la création du festival des Rencontres photographiques d’Arles en France.
Cette histoire demeure bien moins documentée sur le continent africain. L’historiographie dominante situe généralement les années 1990 comme l’avènement d’une « photographie africaine » dans le champ artistique – un label dont on peut interroger la pertinence. Cette reconnaissance est souvent associée à la création des Rencontres photographiques de Bamako en 1994, une initiative largement portée par des acteurs français.
Cette lecture tend cependant à occulter des dynamiques antérieures. Dès les années 1980, plusieurs initiatives émergent avec la volonté affirmée de faire reconnaître la photographie comme un art à part entière. Celles-ci sont portés par les photographes eux-mêmes, qui, se regroupent en collectifs afin d’exposer leurs travaux auprès d’un public local. Ainsi, en 1981, le Salão nacional de arte fotográfica [Salon national d’art photographique] est lancé à Maputo par un groupe de photojournalistes à l’origine de l’Associação Moçambicana de Fotografia [Association mozambicaine de photographie], créée la même année. En 1987, un autre Salon national d’art photographique est initié à Kénitra, au Maroc. Celui-ci, porté par une quarantaine de photographes amateurs, conduit à la création de l’Association marocaine d’art photographique en 1988. À Dakar, un collectif plus informel se constitue en 1990 et organise, dès 1992, le Mois de la Photo, une biennale soutenue par le Centre culturel français.
Longtemps reléguées aux marges d’une histoire de l’art occidentalocentrée, ces initiatives constituent des jalons essentiels dans les processus locaux de légitimation de la photographie. Elles mettent en évidence le rôle structurant des dynamiques collectives dans l’émergence de nouvelles scènes artistiques. Cette intervention propose d’en retracer les trajectoires, d’en esquisser les circulations et les échanges, tout en accordant une attention particulière à la singularité du cas marocain.

Julia Hancart est doctorante en histoire de l’art et rédactrice en chef adjointe pour Le Grand Tour, revue annuelle dédiée aux biennales d’art contemporain. Diplômée de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de Sciences Po Paris, elle a travaillé dans des institutions publiques (Cnap, Centre Pompidou) et des galeries (Gagosian, Thaddaeus Ropac). Elle a coordonné le numéro inaugural des Cahiers du Collège International de Photographie, et mène actuellement des recherches en vue d’une thèse intitulée « Exposer la photographie depuis l’Afrique : une histoire de collectifs (1981-2010) », à l’université Paris-Nanterre, où elle enseigne l’histoire de l’art.

22 mai 2026

Tunis, capitale de l’art algérien en exil ? (1956-1962) / Edgard Naccache journaliste et peintre : les reformulations d’un engagement de Tunis à Paris

Lydia Haddag, docteure en histoire de l’art de l’Université Paris 1, et Alain Messaoudi, maître de conférences, Nantes Université, CRHIA

Durant la guerre d’indépendance algérienne, Tunis devient un refuge pour la production artistique et intellectuelle algérienne en exil. Tandis que le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) y établit ses bases diplomatiques, la ville accueille un nombre croissant d’artistes, d’intellectuel·les et de militant·es, certain·es s’y installant volontairement, d’autres y étant contraint·es suite à des expulsions d’Algérie ou de France. On s’intéressera aux formes de vie artistique de la diaspora algérienne en Tunisie entre 1956 et 1962, aux réseaux d’entraide, ainsi qu’aux créations pluridisciplinaires (théâtre engagé, peinture, poésie) qui ont pu exister. Elle interroge les conditions matérielles de cet exil (lieux, ressources, circulations) et met en lumière les enjeux qui traversent ces productions. En déplaçant la focale habituellement centrée sur Paris, il s’agira de lire Tunis comme un foyer temporaire de recomposition des mondes de l’art algériens et de montrer comment ces pratiques s’inscrivent dans une contre-cartographie artistique de la lutte anticoloniale.

Edgard Naccache (Tunis, 1917-Paris, 2006) a connu une relative reconnaissance comme peintre. Après avoir longtemps conjugué peinture et journalisme, et manifesté son engagement en faveur de la libération du Maghreb face à la domination de l’Etat français, il a quitté en 1962 la Tunisie où le pouvoir autoritaire de Bourguiba mettait fin au pluralisme de la presse pour s’installer dans la région parisienne. Son cas permet de réfléchir à la façon dont un artiste venu du Maghreb, à travers ses productions plastiques, a cherché de nouvelles formes dans sa quête d’émancipation, à travers le mouvement de la figuration narrative et en s’appuyant sur des municipalités communistes.

Docteure en histoire de l’art de l’Université Paris 1, Lydia Haddag [présentation à venir]

Maître de conférences en histoire contemporaine (hdr) à Nantes Université, Alain Messaoudi s’intéresse aux transferts culturels entre l’Europe, l’Afrique du Nord et le Proche Orient depuis le XIXe siècle. Il les a observés à travers les pratiques de l’orientalisme savant (Les arabisants et la France coloniale (1780-1930). Savants, interprètes, médiateurs, 2015) et celles des arts visuels (avec pour principaux terrains d’observation l’Algérie et la Tunisie).

12 juin 2026

Créer après la chute : pratiques artistiques et contestation diffuse dans l’Irak post-2003 Les Ateliers Sauvages: art contemporain, espace urbain et pratiques d’autonomie culturelle à Alger. Dialogue entre Wassyla Tamzali et Zouina Ait Slimani 

Zouina Ait Slimani, PhD, chargée de cours UCO Angers, chercheuse associée LARHRA, Université Grenoble Alpes /  Wassyla Tamzali, écrivaine, avocate et militante féministe algérienne

Fondés à Alger en 2015 à l’initiative de Wassyla Tamzali, Les Ateliers Sauvages constituent un espace indépendant dédié à la création contemporaine, à la recherche artistique et à la rencontre entre artistes, chercheur·ses et publics. Né d’une démarche privée installée dans une ancienne friche industrielle réappropriée au cœur d’Alger, ce lieu-laboratoire s’inscrit dans une réflexion plus large sur les conditions de production de l’art contemporain en Algérie, les formes d’autonomie culturelle et le rôle des initiatives indépendantes dans la fabrique de nouveaux récits artistiques. À partir de l’expérience des Ateliers Sauvages, cette rencontre interrogera les liens entre création artistique, espace urbain et engagement culturel, ainsi que les défis auxquels sont confrontés les artistes et les acteur·rices de la scène contemporaine algérienne.

Zouina Ait Slimani est docteure en histoire de l’art de l’Université de Genève, où elle a soutenu une thèse sur l’émergence de la critique d’art en Irak (1922–1972). Formée à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle est aujourd’hui chargée de cours à l’Université catholique de l’Ouest à Angers, où elle enseigne l’art moderne des mondes arabes. Ses recherches portent sur les dimensions esthétiques, politiques et transnationales de la critique d’art en Irak, les avant-gardes maghrébines (1950–1970), les artistes irakiens de l’École de Paris et le rôle du Liban comme espace de circulation des discours critiques entre le monde arabe et l’Europe. Elle prépare un ouvrage sur la période parisienne du peintre et sculpteur Jamil Hamoudi et fait partie de Manazir, plateforme dédiée aux arts visuels et au patrimoine de la région MENA.

Wassyla Tamzali est écrivaine, avocate et militante féministe algérienne. Inscrite au barreau d’Alger en 1967 parmi les premières femmes avocates du pays, elle rejoint ensuite l’UNESCO à Paris, où elle consacre plus de vingt ans à la défense des droits des femmes. Elle représente l’organisation aux grandes conférences internationales de Copenhague (1980), Nairobi (1985) et Pékin (1995), avant d’être nommée directrice du programme pour la promotion de la condition des femmes en Méditerranée. De retour à Alger en 2002, elle poursuit son engagement féministe à l’échelle internationale et est à l’initiative, en 2012, de l’Appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité. Elle est notamment l’autrice d’Une éducation algérienne (Gallimard, 2007), d’Une femme en colère (Gallimard, 2009) et, avec l’historienne Michelle Perrot, de La tristesse est un mur entre deux jardins (Odile Jacob, 2021). En 2015, elle fonde Les Ateliers Sauvages, premier exemple de mécénat culturel privé en Algérie — un centre de création contemporaine et de résidence d’artistes au cœur d’Alger, qui synthétise l’ensemble de ses engagements politiques, féministes et artistiques.

26 juin 2026

Avant-gardes decoloniales, programmes d’émancipations culturels afro-arabes

Aymen Tahin, doctorant, École doctorale de philosophie de la Sorbonne et au laboratoire HiPhiMo (Centre d’histoire des philosophies modernes de la Sorbonne)

À partir des années 1950 les artistes arabes prennent conscience que l’indépendance politique ne signifie pas la décolonisation effective des sociétés et des subjectivités. Deux problèmes émergent alors comme structurants: d’une part, l’héritage culturel, altéré, folklorisé et réduit par les impérialismes et colonialismes, voit sa valeur définie selon des épistémès occidentales, c’est le problème de l’héritage. D’autre part, cette altération affecte la capacité des sujets arabes à produire leurs propres normes et standards esthétiques, à se subjectiver suivant un goût propre, c’est le problème du goût. Ces deux problèmes, indissociables, constituent le nœud des démarches artistiques et discursives qui préoccupent les modernités arabes. Nous pouvons nommer ce jeu de problèmes et solutions, à la suite de Laâbi s’appuyant sur Fanon, réhabilitation. Ce terme renvoie à une grammaire spécifique, une “terminologie de la décolonisation”, qui, loin de se limiter à la sphère plastique, implique des opérations de réparation des historicités, de redéfinition des corpus culturels, de revalorisation des standards de goût, et de reconquête des subjectivités collectives. Il s’agit en dernière instance d’une refonte épistémologique de la culture et de la sensibilité arabe. En ce sens, la réhabilitation constitue un champ sémantique – à travers des concepts comme la culture nationale, la “personnalité” arabe ou encore la révolution culturelle – qui permet de penser une contre-cartographie des projets modernistes immanente aux mondes arabes, déliée de la dépendance à l’égard de l’occident.

Toutefois, cette géographie ne se limite pas à l’espace arabe. Le discours réhabilitatif s’inscrit dans un continuum de pensée et de lutte plus vaste. De la sémantique fanonienne présente dans les travaux de l’École de Casablanca ou du groupe Aouchem, à la grammaire anti-impérialiste mobilisée par Saloua Raouda Choucair ou Jawad Salim, les démarches artistiques arabes trouvent un ancrage dans un même programme de révolution culturel. Ce dernier se rapporte aux pensées de figures révolutionnaires tricontinentaliste comme celles de Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Soekarno ou Amilcar Cabral, contemporains des modernités arabes. La réhabilitation alors sert d’opérateur critique tout en situant les artistes arabes à deux niveaux géographiques complémentaires: elle permet à la fois de penser l’émergence d’un espace esthétique arabe autonome et de relier cet espace à un projet mondial de résistance culturelle propre aux Suds globaux et aux luttes anti-impérialistes. 

Nous chercherons alors à montrer que cette “terminologie de la décolonisation” constitue en soi l’occasion d’une contre-géographie qui pose à l’échelle arabe le discours réhabilitatif comme texte où l’artiste arabe peut penser une spatialisation arabe autonome culturellement. A une échelle plus globalisée, le champ sémantique et la démarche réhabilitative investie par les artistes les ancre dans une cartographie tricontinentaliste et panafricaine qui converge dans une philosophie globale de la libération culturelle qui vise à poser les conditions d’un nouveau sujet esthétique décolonisé.

Aymen Tahin mène une thèse, intitulée “Esthétique et histoire de l’art décoloniale au Maroc”, qui propose une relecture critique des cadres épistémologiques à partir desquels l’histoire artistique marocaine moderne et contemporaine a été construite, afin d’en décoloniser les fondements. Il s’agit d’élaborer de nouveaux concepts, critères, catégories, chronologies et outils interprétatifs qui permettent d’accéder aux œuvres en dehors des médiations conceptuelles occidentalocentrées. Son travail s’étend également à l’étude des modernités artistiques arabes, dans le but de penser un cadre théorique capable de rendre compte de leur singularité et de leurs spécificités, en les délivrant des lectures fondées sur une supposée dépendance vis-à-vis des modernités occidentales.

Séance 10 – Entre Orient et Occident : Jamil Hamoudi, Louise Janin et la revue Ishtar – Un carrefour cosmopolite et interdisciplinaire – 16 mai 2025

 

SEANCE 10 – ENTRE ORIENT ET OCCIDENT : JAMIL HAMOUDI, LOUISE JANIN ET LA REVUE ISHTAR – UN CARREFOUR COSMOPOLITE ET INTERDISCIPLINAIRE.

Zouina Ait Slimani, docteure en histoire de l’art, Université Catholique d’Angers & Marion Sergent, docteure en histoire de l’art, Centre André Chastel / Université de Strasbourg

L’équipe ARVIMM est très heureuse de vous inviter à la prochaine séance du séminaire qui sera dédiée à la revue Ishtar (1958-1962), fondée et dirigée par l’artiste irakien Jamil Hamoudi (1924-2003) à Paris, elle a constitué un carrefour essentiel pour des artistes de cultures variées, offrant un espace inédit pour explorer et partager des visions renouvelées de la modernité et de l’abstraction. Véritable carrefour entre artistes orientaux et occidentaux, Ishtar a permis une rencontre créative qui redéfinissait les contours de la modernité par une perspective cosmopolite et décoloniale, affirmant ainsi le rôle de l’art comme langage universel et moteur de dialogue interculturel.
Parmi les artistes invités à s’exprimer dans la revue, Louise Janin (1893-1997) occupe une place significative. Elle a bénéficié en 1959 d’une monographie publiée par la maison d’édition Ishtar sous la plume du critique d’art Jean-Jacques Lévêque. Cette publication revient sur les éléments caractéristiques de l’abstraction de Louise Janin, à la fois symbolique, musicaliste et spirituelle, traçant des liens avec des productions artistiques empruntées à différentes cultures. Cet engagement en faveur d’artistes féminines et d’esthétiques non occidentales témoigne de l’ouverture d’Ishtar aux diverses expressions de l’abstraction et de sa volonté de dépasser les frontières artistiques et culturelles pour promouvoir une vision inclusive de l’art moderne.
Dans ce contexte, le croisement entre les recherches de Marion Sergent sur Louise Janin et celles de Zouina Ait Slimani sur Jamil Hamoudi ouvre de nouvelles perspectives méthodologiques pour l’histoire de l’art. Leurs travaux respectifs, en se complétant, révèlent non seulement des dynamiques créatives partagées mais aussi le potentiel d’une méthodologie croisant études de genre et analyse des artistes issus de périphéries. L’étude de leurs connexions au sein d’Ishtar et de l’École de Paris dessine un réseau complexe où s’élaborent des pratiques artistiques innovantes. Cette approche permet d’examiner comment ces relations esthétiques et créatives, développées en marge des centres artistiques traditionnels, ont contribué à une redéfinition cosmopolite et interdisciplinaire de la modernité artistique.

Infos pratiques (English text below)

Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera cette année en mode hybride.

  • Horaires : 15:00-17:00
  • Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
  • Visioconférence : Zoom

Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com

Practical info

The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.

  • Schedule: 3 to 5pm
  • Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
  • Videoconference : Zoom

For more information, please contact us at the following address: arvimm.groupe(at)gmail.com

 

Séance 7 – Un imaginaire franco-islamique au sortir de la Grande Guerre. Mohammed, La vie du prophète de Sliman ben Brahim et Étienne Dinet – 7 mars 2025

7 mars 2025

Un imaginaire franco-islamique au sortir de la Grande Guerre. Mohammed, La vie du prophète de Sliman ben Brahim et Étienne Dinet

Alain Messaoudi, maître de conférences (hdr), Nantes Université (CRHIA)

En 1918, les éditions d’art Piazza publient à Paris l’ouvrage d’un peintre orientaliste renommé, Étienne Dinet, et de son compagnon à Bou Saada, l’oasis du Sahara algérien où il a fixé son atelier, Sliman ben Brahim. Nous analyserons la façon dont cet ouvrage, par son texte, ses planches et son décor calligraphique, dû à Mohammed Racim, qui se fera bientôt un nom comme miniaturiste algérien, propose une représentation de l’islam et du prophète qui s’intègrent au cadre français, dans un contexte où il s’agit de reconnaître la contribution des soldats et des travailleurs musulmans à l’effort de guerre et la part qu’ils ont prise à la victoire des forces de l’Entente.

Séance 6 – L’art comme outil du soft power: dons des Etats de la région MENA aux organisations internationales – 21 février 2025

Silvia Naef, Université de Genève et Joan Grandjean, historien de l’art et docteur ès Lettres

 

Les organisations internationales abritent de riches collections d’œuvres, comprenant des originaux, des copies ou des artefacts de type divers qui ont été offerts par les États membres ou par des artistes, entre 1920 et aujourd’hui. Ces collections n’ont été que peu étudiées à ce jour. Dans cette présentation, il sera question des dons des États de la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, qui comprennent essentiellement des œuvres d’art moderne, des répliques de pièces archéologiques, ainsi que des objets relevant des modes de production de l’ « art islamique ». Au-delà de l’intérêt qu’ils peuvent avoir pour l’histoire de l’art, ces dons, qui peuvent être considérés comme relevant de la diplomatie culturelle, permettent de cerner l’image que les Etats de la région veulent donner d’eux-mêmes sur le plan international, en mettant en œuvre une forme de « soft power » incarné par les objets offerts, à des périodes historiques différentes.

Silvia Naef, spécialiste de l’art moderne dans le monde arabe et auteure de nombreuses publications sur le sujet, présentera avec Joan Grandjean, historien de l’art, auteur d’une thèse sur l’art contemporain arabe, les résultats d’une recherche qu’ils ont conduite à l’Université de Genève sur la thématique de la séance et sur laquelle un ouvrage est en cours de préparation.

Infos pratiques (English text below)

Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera cette année en mode hybride.

  • Horaires : 15:00-17:00
  • Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
  • Visioconférence : Zoom

Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com

Practical info

The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.

  • Schedule: 3 to 5pm
  • Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
  • Videoconference: Zoom

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Séance 5 – Autour de la notion de “calligraphie arabe moderne” : regards sur une institutionnalisation en cours – 7 février 2025

[séance en hybride, voir “Infos pratiques”]

Marie Abdalla Tuffery, doctorante au CRAL, EHESS 

Depuis une trentaine d’années, la pratique de la calligraphie arabe connaît un nouvel essor, porté par l’établissement de diverses institutions dédiées à son enseignement, sa promotion et sa commercialisation. Cette séance rendra compte de recherches en cours sur ces institutions, les politiques culturelles et diplomatiques qui les sous-tendent et leur impact sur la production artistique.

En Turquie, aux Émirats et plus récemment en Arabie Saoudite, les initiatives se multiplient pour stimuler la production et le marché de la calligraphie : programmes d’enseignement, compétitions de calligraphie, établissement de foires régionales, voire internationales, doublées de politiques d’achat étatiques, etc. Ces institutions participent également pour certaines à une transformation des pratiques, via la promotion de formes de calligraphies dites “modernes” ou “contemporaines” et davantage orientées vers le marché de l’art contemporain.

Marie Abdalla Tuffery est diplômée de SciencesPo Paris et doctorante au sein du Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL) – EHESS. Sous la direction de Rémi Labrusse et Séverine Sofio, elle travaille à une thèse intitulée “Le concept de “calligraphie arabe moderne” : entre critique et préservation d’une tradition.” 

Infos pratiques (English text below)

Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera cette année en mode hybride.

  • Horaires : 15:00-17:00
  • Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
  • Visioconférence : Zoom

Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com

Practical info 

The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.

  • Schedule: 3 to 5pm
  • Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
  • Videoconference: Zoom

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Séance 4 – There was something about black : L’autre histoire de Mona Hatoum dans le Londres des années 1980 — 31 janvier 2025

[séance en hybride, voir “Infos pratiques”]

There was something about black : L’autre histoire de Mona Hatoum dans le Londres des années 1980

Joan Grandjean, historien de l’art et docteur en études arabes de l’Université de Genève

Lors du chaos de la guerre civile libanaise de 1975, Mona Hatoum se retrouve à Londres et décide d’y poursuivre des études pour devenir artiste. Au début des années 1980, diplômée de la Slade School of Art, elle s’imprègne de la pensée postmoderne et du développement concomitant des théories critiques au Royaume-Uni. Inspirée par les mouvements artistiques qui remettent en question les normes de l’art britannique contemporain, elle façonne sa démarche artistique en entremêlant les dimensions artistique, sociale et politique. Parallèlement, elle dialogue étroitement avec les réflexions de Rasheed Araeen, explorant ses perspectives sur l’art du Tiers-Monde, le postcolonialisme, les questions identitaires et le mouvement du British Black Art. Bien que Hatoum soit aujourd’hui une artiste mondialement reconnue, peu de recherches ont été consacrées à la période où elle gravitait en marge de l’histoire de l’art, souvent perçue comme une artiste immigrée, ou comme elle l’a elle-même écrit : une “artiste noire”. Cette intervention vise à analyser l’implication ponctuelle de Mona Hatoum dans le British Black Art, proposant une analyse novatrice de ses œuvres clés et évaluant leur impact critique selon une perspective historico-artistique.

Historien de l’art et docteur ès Lettres de l’Université de Genève, spécialisé dans l’art arabe contemporain et la science-fiction. Ma recherche doctorale, achevée en 2024, explore l’intersection des récits futuristes et des pratiques artistiques arabes contemporaines à travers le prisme des « Futurités arabes ».
Cofondateur de Manazir, plateforme pour l’étude des arts visuels, de l’architecture et du patrimoine dans la région MENA, et membre de l’équipe éditoriale de Manazir Journal, il est également membre de l’association académique Le Laboratoire des Imaginaires.

Infos pratiques (English text below)

Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera cette année en mode hybride.

  • Horaires : 15:00-17:00
  • Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
  • Visioconférence : Zoom

Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com

Practical info

The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.

Schedule: 3 to 5pm
Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
Videoconference: Zoom

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