
Aymen Tahin, doctorant, École doctorale de philosophie de la Sorbonne et au laboratoire HiPhiMo (Centre d’histoire des philosophies modernes de la Sorbonne)
À partir des années 1950 les artistes arabes prennent conscience que l’indépendance politique ne signifie pas la décolonisation effective des sociétés et des subjectivités. Deux problèmes émergent alors comme structurants: d’une part, l’héritage culturel, altéré, folklorisé et réduit par les impérialismes et colonialismes, voit sa valeur définie selon des épistémès occidentales, c’est le problème de l’héritage. D’autre part, cette altération affecte la capacité des sujets arabes à produire leurs propres normes et standards esthétiques, à se subjectiver suivant un goût propre, c’est le problème du goût. Ces deux problèmes, indissociables, constituent le nœud des démarches artistiques et discursives qui préoccupent les modernités arabes. Nous pouvons nommer ce jeu de problèmes et solutions, à la suite de Laâbi s’appuyant sur Fanon, réhabilitation. Ce terme renvoie à une grammaire spécifique, une “terminologie de la décolonisation”, qui, loin de se limiter à la sphère plastique, implique des opérations de réparation des historicités, de redéfinition des corpus culturels, de revalorisation des standards de goût, et de reconquête des subjectivités collectives. Il s’agit en dernière instance d’une refonte épistémologique de la culture et de la sensibilité arabe. En ce sens, la réhabilitation constitue un champ sémantique – à travers des concepts comme la culture nationale, la “personnalité” arabe ou encore la révolution culturelle – qui permet de penser une contre-cartographie des projets modernistes immanente aux mondes arabes, déliée de la dépendance à l’égard de l’occident.
Toutefois, cette géographie ne se limite pas à l’espace arabe. Le discours réhabilitatif s’inscrit dans un continuum de pensée et de lutte plus vaste. De la sémantique fanonienne présente dans les travaux de l’École de Casablanca ou du groupe Aouchem, à la grammaire anti-impérialiste mobilisée par Saloua Raouda Choucair ou Jawad Salim, les démarches artistiques arabes trouvent un ancrage dans un même programme de révolution culturel. Ce dernier se rapporte aux pensées de figures révolutionnaires tricontinentaliste comme celles de Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Soekarno ou Amilcar Cabral, contemporains des modernités arabes. La réhabilitation alors sert d’opérateur critique tout en situant les artistes arabes à deux niveaux géographiques complémentaires: elle permet à la fois de penser l’émergence d’un espace esthétique arabe autonome et de relier cet espace à un projet mondial de résistance culturelle propre aux Suds globaux et aux luttes anti-impérialistes.
Nous chercherons alors à montrer que cette “terminologie de la décolonisation” constitue en soi l’occasion d’une contre-géographie qui pose à l’échelle arabe le discours réhabilitatif comme texte où l’artiste arabe peut penser une spatialisation arabe autonome culturellement. A une échelle plus globalisée, le champ sémantique et la démarche réhabilitative investie par les artistes les ancre dans une cartographie tricontinentaliste et panafricaine qui converge dans une philosophie globale de la libération culturelle qui vise à poser les conditions d’un nouveau sujet esthétique décolonisé.
Aymen Tahin mène une thèse, intitulée “Esthétique et histoire de l’art décoloniale au Maroc”, qui propose une relecture critique des cadres épistémologiques à partir desquels l’histoire artistique marocaine moderne et contemporaine a été construite, afin d’en décoloniser les fondements. Il s’agit d’élaborer de nouveaux concepts, critères, catégories, chronologies et outils interprétatifs qui permettent d’accéder aux œuvres en dehors des médiations conceptuelles occidentalocentrées. Son travail s’étend également à l’étude des modernités artistiques arabes, dans le but de penser un cadre théorique capable de rendre compte de leur singularité et de leurs spécificités, en les délivrant des lectures fondées sur une supposée dépendance vis-à-vis des modernités occidentales.
Infos pratiques (English text below)
Pour permettre au plus grand nombre de suivre le séminaire, celui-ci se déroulera cette année en mode hybride.
- Horaires : 15:00-17:00
- Lieu : Salle B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris
- Visioconférence : Zoom
Pour toute information, contactez-nous à l’adresse suivante : arvimm.groupe(at)gmail.com
Practical info
The seminar will be held in hybrid mode to allow as many people as possible to attend.
- Schedule: 3 to 5pm
- Location: Room B03_18, 54 bd Raspail 75006 Paris (capacity: 12 seats)
- Videoconference: Zoom
For more information, please contact us at the following address: arvimm.groupe(at)gmail.com